Le Bénin ou la Présidence de la Rue Publique


La semaine écoulée à encore vu se dérouler son lot de marches. L’exercice autrefois apanage des syndicats et de quelques papymanes en quête de solutions à leurs problèmes circulatoires, est devenu en un rien de temps, le 1er outil d’expression politique au Bénin. On a tellement marché au Bénin ces 4 dernières années que l’envie nous en vient de décerner un Diplôme Honoris Causa à notre ex-président tant décrié pour sa passion des pavés. On peut même dire sans se tromper que certains enfants nés entre 2006 et 2010 au Bénin, auront connu bien des marches avant même de faire leurs premiers pas. La chose resterait amusante si elle n’était pas le symptôme de l’appauvrissement du débat public et de l’inanité des solutions intellectuelles et techniques aux problèmes de gouvernance qui minent le Bénin.

Marcher est la solution dernier cri de notre classe dirigeante pour s’exprimer, à défaut d’agir. Trustant déjà les postes, regorgeant de deniers et débordant de biens matériels, la classe politique béninoise a cru devoir s’arroger comme surplus la rue, dernier repaire des administrés. A un rythme régulier, jeunes premiers comme vieux routiers exhibent leurs crêpes et autres complets et dévalent les rares artères praticables de nos villes en scandant des slogans et en braillant des incantations. Pourtant investis de pouvoirs républicains, ils délaissent les arènes traditionnelles du pouvoir pour venir haranguer  le bas peuple. Il s’agit tantôt du Magnificat de tel décret, tantôt du Requiem pour telle loi querellée. C’est ainsi qu’on a venu des illettrés arpenter le bitume pour se faire les hérauts du droit constitutionnel.

Ce spectacle amusant au départ pour certains, déconcertant pour d’autres, est désormais lassant pour tout le monde. Tels des Tsars menant la révolution contre l’absolutisme, l’on se promène en rang serrés pour délivrer des messages creux et rabaisser au ras de la chaussée les miettes du bouillonnant débat d’idées hérité de la Conférence Nationale.

Est-ce cela la démocratie ? Est-ce en République ou au Royaume de la Rue Publique que se joue cette véritable singerie de l’action politique, perversion de la liberté d’opinion ?

Pour la politique, il existe des fora et des agoras bien identifiés. Pour s’exprimer, il y a des canaux plus autorisés et mieux indiqués. Le débat public a fini par atteindre un niveau de rase-mottes qui humilie l’intelligence collective. Les raids urbains sans boussole sont organisés au prix d’une véritable désacralisation de fonctions autrefois respectées. On en remarque de plus vigoureux aux 3000 mètres steeple populiste qu’à la gestion de leur département ministériel ; le macadam et le soleil tropical agissent comme une boisson énergisante sur des parlementaires. A force de transposer dans la rue leur activités, faille t-il craindre que nos politiciens n’en fassent bientôt un spectacle d’aussi médiocre qualité que celui proposé dans leur landernau microcosmique et microscopique ?

Mais loin d’interpeller les seuls dirigeants, il convient de nous interroger sur nous-mêmes, jeunes du Bénin. Il est ahurissant de constater qu’à l’heure des défis éducatifs et professionnels, le flot des marcheurs est massivement alimenté de jeunes. A l’heure de la course aux révisions ou au dépôt de CV, nous nous retrouvons dans la rue à beugler pour un système qui nous appâte pour mieux nous enfermer, pour mieux nous étouffer. Des pères de famille sont heureux de galvaniser et d’électriser des enfants qui devraient se trouver sur les bancs. Que valent ces jetons glanés sur un tronçon Akosombo-Place du Souvenir  et rapidement bousillés entre deux bouteilles de bière ? Que valent ces idées des autres, de ceux qui ont déjà réussi leur vie (ou qui la rattrapent à grands pas en politique) face aux problèmes récurrents qui minent le développement personnel et l’avenir des jeunes du Bénin ?

Nous Jeunes du Bénin, prétendue génération montante, sommes-nous en train de réussir le pari insensé de céder à vil prix l’une des seules armes en notre possession ?

Nous Jeunes du Bénin qui n’avons généralement pour patrimoine que notre espérance et notre liberté, allons-nous aliéner le dernier espace encore libre pour nous ? Car si nous nous plaignons de la politique et de la politisation aux examens, aux concours administratifs, dans la justice, dans le monde économique, ce ne devrait pas être pour aider à politiser la rue publique !

Constatez avec moi que tout le monde marche désormais pour ses intérêts, sauf la Jeunesse. Constatez avec moi que les fruits éventuels des marches sont redistribués entre tous, à l’exclusion des jeunes. Constatez avec moi que bien des choses marchent dans le pays, sauf comme par hasard les secteurs vitaux pour la Jeunesse. Ces secteurs qui s’appellent Santé, Education, Emploi, Agriculture et tant d’autres. Un chanteur ivoirien à dit « Qui va se négliger » ? La Jeunesse Béninoise fait apparemment ce pari.

A cette cadence, nous ramènerions peut être une médaille des Jeux Olympiques de 2012, mais nous resterons surtout d’éternels coubertinistes du développement et du bonheur. Mais s’il s’agit d’une véritable passion pour la randonnée pédestre, pourquoi ne pas marcher pour nous-mêmes et pour nos idées ? Pourquoi ne pas marcher dans le sens du progrès ? Pourquoi ne pas marcher avec nos têtes pour gagner un autre avenir ?

Nietzsche a dit que « Le Ver se recroqueville quand on lui marche dessus. C’est plein de Sagesse. Par là il amoindrit la chance de se faire de nouveau marcher dessus ».

Ils ont déjà tous les leviers du pouvoir, ils vont se disputer la Marina bientôt.

Ne les laissons pas s’arroger aussi la Présidence de la Rue Publique !

Rendez-Vous Jeudi prochain.

Lionel Kpenou -Chobli

Le Bénin ou la Présidence de la Rue Publique

4 réflexions sur “Le Bénin ou la Présidence de la Rue Publique

  1. Habiatou dit :

    Toujours la plume mon cher, c’est exquis hein. Ne vous laissez pas au Bénin empoisonner comme les jeunes guinéens qui meurent bêtement pour des politiciens. Vous avez la démocratie, il faut l’utiliser au nom de tous ceux qui ne l’ont pas.

  2. Jean Jaurès dit :

    Comme toujours, tes écrits relatent bien la situation économique, politique et sociale du pays. Tu arrives à comprendre ce qui rend, une partie de la jeunesse béninoise, aussi vile, paresseuse et amorphe.

    Toutefois, et il ne s’agit pas de trouver des excuses à notre jeunesse, le comportement de nos jeunes aujourd’hui trouvent son existence dans l’attitude de nos dirigeants politiques (parlementaires, présidents des institutions, ministres, etc).

    En effet, nous jeunes, nous avons aucun modèle qui puissent nous inspirer. Toute la classe politique sans exception n’est digne de confiance et le niveau intellectuel, de celle ci se dégradent au jour le jour (ex: des parlementaires incapables de prononcer une phrase correcte, des analyses politiques à l’emporte pièce sans aucune prise de recul, des décisions politiques et juridiques dénuées de tout fondement, etc).

    Pour caricaturer, disons qu’à la place des hommes et femmes politiques en place, nous avons des rotweillers, des pittbulls incontrôlables assoiffés de sang et de viandes (l’argent et la jeunesse).

    Certes, à travers ton analyse, tu souhaites que le jeunesse se prenne en main et j’aspire à cela mais lorsque nous avons en face de nous des hommes et des femmes qui tentent par tous les moyens de nous brimer, d’annihiler toutes les initiatives prises par des jeunes. Comment veux-tu que la jeunesse puisse se responsabiliser ?

    Dans le même temps, lorsque certains jeunes réussissent dans le milieu de la politique, ils tombent irrémédiablement dans les mêmes travers que leurs ainés d’où l’enracinement, à travers un cercle vicieux, de ces mauvais comportements… « de la Béninoiserie » en un mot.

    Dans ces conditions, il ne lui reste que la « Rue Publique » pour se plaindre mais malheureusement celle-ci est aussi dans les mains des guignols qui nous gouvernent.

    La chance que l’on a : c’est qu’une génération consciente et intelligente se forme et qu’il faudra qu’on ait le courage de dominer nos propres fautes et d’avancer pour un Bénin prospère.

  3. Aziz Akobi dit :

    Ces jeunes ont perdu les espoirs et les ambitions. Ils sont alors livres a eux mêmes et aux chimeres des politiciens.

    Mr Kpenou : vous etes a la tête de CAPJEUNES, alors que ferez vous pour remedier aux problèmes ici evoques ?

  4. Siddick Bagoudou dit :

    Encore de la bonne production d’un fertile editorialiste.
    Je vois que le travail est imposant avant d’arriver vers la responsabilisation de la jeunesse.

    Tel que je vois, il nous faut 3 choses : un creuset national multiorganisations, des actions locales des jeunes dans les cercles du pouvoir et par finir des projets economiques qui vont generer d’emploi.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s