Bénin 2011 : La question de l’Administration Publique dans les projets des candidats


Le virage entonne l’hymne national. C’est tout le stade qui va s’enflammer. Les supporteurs exultent, l’équipe de campagne rugit de plaisir. Le candidat lui-même se laisse emporter par la fanfare et esquisse quelques pas de danse : la foule entre en transe. S’en suivent allocutions, motions, et libations à la tribune. L’élu du jour s’amène enfin au pupitre, généralement paré d’une tenue qui créée l’emphase avec son auditoire du moment. Place aux 20 minutes réglementaires de salutations, de glorifications, d’autopromotion puis d’exhibition du programme, pardon des promesses du candidat. Là encore, surprise si vous étiez de l’étape précédente. Les fondamentaux changent selon le terroir, la vision est un élastique qui s’adapte aux impératifs de la cueillette de suffrages. Les projets eux-mêmes s’entrechoquent et s’annulent sur l’autel du wagonnage politique. Une route par ci, un centre de santé par là, l’auto-emploi des jeunes ici, la couverture sociale de la corporation informelle des zémidjans là bas. Tout pour plaire jusqu’à ce qu’on y regarde au fond.

J’ai voulu prendre simplement le thème central de la réforme et de la modernisation de la sphère publique qui, au jour d’aujourd’hui, n’a pas le traitement qu’elle mériterait dans ce pastiche subtropical du débat d’idées. Je ne reviendrai pas sur la question des programmes politiques. A cette étape aucun candidat n’a pu en présenter un de complet et largement disséminé et cela n’intéresse pas (encore) forcément les masses au-delà des zones urbaines à forte densité de lettrés qui se baptisent pompeusement « intellectuels » et auxquels le bon général des filaos à adjoint le sobriquet de « tarés ».

Ce thème me tient particulièrement à cœur car il se rattache directement à mon quotidien, à ma formation et à ma profession. Mais également parce que de sa faible prise en compte dépend en grande partie l’échec programmé du Président qui serait investi le 6 Avril prochain. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs autant qu’on n’obtient pas non plus d’omelette en plongeant l’œuf tout nouveau et tout beau dans une poudrière comme notre administration. Nous avons parcouru et synthétisé les programmes de 11 des 14 candidats à la Présidentielle et grande fût notre déception en la matière. Déception sur les offres politiques et sur les méthodes sommairement définies. En effet, dans un état comme le nôtre, la base même du développement reste la réforme de l’état pour l’adapter à l’impérieux tryptique « modernité, efficacité, qualité ». Les candidats ont largement éludé la question et très peu détaillé leurs ambitions. Hormis chez Adrien Houngbédji sur la modernité (NTIC & Administration notamment), Abdoulaye Bio Tchané sur la qualité du service rendu à l’usager et la réforme des marchés publics et Jean-Yves Sinzogan sur la performance publique interne (responsabilisation des agents) comme externe (accompagnement du secteur privé). A l’actif du candidat Boni Yayi, nous devons mettre le point non moins important de l’organisation de toute l’architecture administrative, depuis l’élaboration du budget jusqu’à l’inspection des finances publiques.

Nous attendions nos présidentiables sur des solutions claires sur les enjeux à relever pour notre administration centrale à commencer par :

-la planification : à défaut d’une coordination des activités et d’une cible, tous les efforts seront vains. Adopter une planification sur cinq ans, durant la première étape, comme l’ont fait les pays communistes. Puis, passer à une planification sur une période de 10 à 30 ans. Les plans fixent les responsabilités. L’exécution des tâches et la mesure des résultats sont attendus de chaque département et de chaque fonctionnaire. Des évaluations à mi-parcours permettent de procéder à des réaménagements systématiques.

-la corruption : la corruption zéro est impossible. Mais, quand la corruption est partie prenante de la culture d’un pays, alors on ne peut rien faire pour l’endiguer. Une solution intermédiaire consiste à raccourcir les processus et délais de décision. Comment ? Par l’introduction systématique de manuels de procédures pour tout type de tâche et des diagrammes de GANTT pour tout fonctionnaire et autres. Cela ne veut pas dire que la corruption aura disparu, mais elle ne pourra plus compromettre fondamentalement le développement du pays.

-la nécessité d’une information fluide dans tous les secteurs économiques. Cela permet de mesurer nos forces et nos faiblesses dans un secteur donné, de déterminer, au niveau régional et international, les fonds disponibles à l’investissement dans ce secteur, la disponibilité des infrastructures, de la main d’œuvre puis de solliciter les entreprises nationales pour enclencher des programmes.

-la fiscalité : il s’agira également d’opérer par ce biais les impérieuses réformes de la fiscalité béninoise, seules à mêmes de libérer l’investissement dans notre pays et également d’aider à la promotion d’outils de justice sociale comme l’assurance-maladie. Oui, aucune assurance maladie viable n’est possible si nous ne ramenons pas le secteur informel dans l’économie réelle, si chaque béninois n’a pas une existence fiscale !

-le renforcement la conduite du changement en dotant chaque unité ministérielle d’une équipe dédiée à la modernisation et animée par des professionnels puis la création dans les services administratifs en contact avec les entreprises et les particuliers, d’une fonction « innovation, recherche et développement »

– la culture de la performance par la reddition de compte mais également la mise en place d’instruments de mesure de la performance collective et individuelle

-la diversité dans la fonction publique en allant progressivement sur 5 ans vers la parité hommes/femmes dans les concours publics puis en donnant un poids de 30% de la notation finale aux qualités personnelles du candidat, ses compétences non académiques (langues et informatique), son aptitude à la résistance au stress et aux changements

-la définition sur une période de 5 ans des caractéristiques exigibles pour se porter candidat à chaque catégorie d’emploi public afin de pouvoir adapter l’offre aux réalités du marché et aux besoins réels, toute autre besoin pouvant être couvert par des mutations internes

-la mise en place avec des professionnels de la formation et du conseil, d’un plan d’accroissement des moyens dédiés à la formation initiale comme continue des agents publics, en totale rupture avec le cercle vicieux des fora, symposiums et autres séminaires-ateliers

-la réalisation dès 2012 et sur 5 ans maximum d’un véritable bilan de compétences pour tous les agents de catégorie A et B de l’administration béninois afin qu’à l’horizon 2016, en plein « papy boom », l’on puisse avoir une idée claire des besoins en termes d’agents d’encadrement et de maîtrise et orienter les filières éducatives (ENAM, ENEAM, CPU) ou de formation interne

-la mise en place d’un système plus attractif et plus motivant pour les agents de catégorie A par l’introduction d’un système de résultat partiellement fonction des résultats.

-la meilleure gestion des relations avec les syndicats en créant sur le modèle des comités d’entreprise du secteur privé, de véritables instances de concertation/information

-la diffusion des bonnes pratiques qui se développent dans les services publics en utilisant les services de professionnels et en organisant des journées portes ouvertes de l’administration en direction de ses usagers institutionnels (CCIB, Patronat, CIPB, ADEX etc) comme particuliers, durant lesquelles les expériences les plus intéressantes (échecs ou réussites) seraient exposées, commentées et enrichies.

-le développement d’une communication publique nationale (Service d’Information du Gouvernement) mettant en valeur le fait que les services publics changent, que leurs agents évoluent et que les béninois dans leur ensemble en bénéficient et en bénéficieront de mieux en mieux s’ils changent également de mentalité face à l’administration.

L’utilisation renforcée et généralisée des nouvelles technologies viendra alors à point nommé pour accompagner ce renouveau de la sphère publique, améliorer la productivité, renforcer les procédures de contrôle et démocratiser l’administration en la muant en véritable service de proximité par le biais de programmes d’e-administration culturellement bien adaptés aux agents comme aux utilisateurs.

En dernier lieu, nous nous sommes intéressés à la question du transfert de compétences et de ressources financières aux collectivités locales. Ce sujet est devenu l’un des débats majeurs de la campagne électorale et les candidats rivalisent d’ingéniosité pour séduire les élus locaux, véritables rampes de lancement vers les électeurs aux quatre coins du pays.

Quelques questions de fond se posent néanmoins et ne devraient pas être occultées :

-qu’en est-il de l’organisation administrative de nos collectivités locales, aussi bien au plan de l’architecture du système de gouvernance dans les communes que des compétences techniques disponibles ? A quand une véritable fonction publique territoriale, encadrée et dynamique au service du développement local, avec ses métiers spécifiques ?

-qu’en est-il des attributs de souveraineté de nos communes, à commencer par les bâtiments publics devant abriter au moins de façon décente et sécurisée chaque Mairie et chaque chef lieu d’arrondissement ? A-t-on réfléchi avant de déverser des milliards sur nos localités, aux plans directeurs et aux schémas d’urbanisation (ou de préservation de l’espace rural) ? S’est-on donné une idée de la ville béninoise à l’horizon 2025 (Cité Alafia) ? Il suffit de voir la croissance sauvage de Calavi pour mesurer l’importance de ces questions.

-comment prévoir de transférer de si importantes ressources vers les communes sans avoir régler au préalable la question de la gestion financière en leur sein et du contrôle de gestion par la tutelle ? Ne faudrait-il pas avant tous transferts de fonds, assister d’urgence (avant les municipales 2013) la mise en place d’une véritable fonction « inspection » au sein de chaque commune du Bénin puis créer une cellule dite de l’ « Inspection Générale des Collectivités Locales » pour accompagner au plan national, une explosion budgétaire qui contient autant d’espérances que de risques de dérives ?

Lionel Kpenou-Chobli

Conseiller en Affaires Juridiques et Publiques

https://lionelchobli.wordpress.com

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