Les Béninois et le Bonheur Intérieur Brut


BIB ! C’est la nouvelle modélisation socio-économique, le nouvel aggrégat qui fait débat dans le cénacle des organisations économiques et financières internationales. Le Bonheur Intérieur Brut, que l’OCDE se donne pour ambition de mesurer désormais chaque année à la surface de la terre.

Ce n’est ni le PIB auquel s’accrochent les institutions de Bretton Woods pour guider et brutaliser parfois les fragiles pays du Sud, ni l’ Indice de Développement Humain (IDH) du PNUD qui se voulait déjà plus qualitatif. L’indice du PNUD englobait espérance de vie, niveau d’éducation et niveau de vie des habitants d’un pays, par opposition au traditionnel PIB qui se concentre sur la seule valeur de la production annuelle de biens et services. Au PIB les grands aggrégats macroéconomiques, à l’IDH les grandes progressions socio-économiques dirait-on. L’un comme l’autre n’ont rien apporté à l’évaluation des pays africains dans la mesure ou nous stagnons invariablement parmi les pays les moins avancés de la planète. Notre cher Bénin s’offrant une place de choix parmi les 30 à 50 les moins avancés. 133ème au classement PIB 2009 du FMI et 161ème en ce qui concerne l’IDH. Cette distorsion au classement illustre par ailleurs que nos quelques résultats macro-économiques peinent à se concrétiser en répercussions à la base pour chacun de nos compatriotes.

Mais revenons au frais émoulu BIB. Ce bonheur, graal de la société moderne, collectivement et individuellement. Si nous voulions faire dans l’idéalisme complet, nous dirions que tant que l’éradication de la faim dans le monde ne sera pas une réalité, point de bonheur à l’horizon. En fait, de bonheur intérieur brut, de quoi s’agit-il.

1. L’appropriation du concept par l’OCDE est quasi-frauduleux. Une fois de plus le Nord s’approprie un concept venu du Sud et veut l’imposer comme le nouvel étandar de son modernisme insolent. Le bonheur intérieur brut nous vient du Royaume asiatique du Bouthan, coincé entre les deux géants de demain : l’Inde et la Chine. Observateur premier donc des grandeurs et décadences de ces etats-continents démographiquement obèses et socialement complexes. Le Roi du Bouthan donc, s’est fendu d’un concept inspiré des valeurs spirituelles bouddhistes et reposant sur l’idée de morale publique :

-croissance et développement économique

-conservation et promotion de la culture

-sauvegarde de l’environnement et gestion durable des ressources

-bonne gouvernance responsable.

2. Que pouvons-nous apprendre d’un pays privé de grandes ressources mais qui a un niveau de vie et une stabilité enviables dans sa région ? Le bouthan, monarchie constitutionnelle, bien que dotée d’une réligion unique, manifeste une très forte unité nationale, la démocratie parlementaire est une réalité incontournable, le contrôle de l’action publique également. Par un recensement efficace et une administration performante, les systèmes de santé et d’éducation sont gratuits à vie pour tous. Il en va de même de l’enseignement supérieur même s’il est extrêmement sélectif. La lutte contre la corruption y est très sévère, de la base au sommet. La presse est libre. Bien entendu, le pays à ses problèmes spécifiques : exode rural, urbanisation anarchique, chômage des jeunes et quelques inégalités.

3. Et les béninois dans tout ça me direz-vous ? Le bonheur est-il un sujet à l’ordre du jour alors que les citoyens peinent encore à remplir la gamelle et à s’assurer des soins décents ? Le bonheur est sans aucun doute multidimensionnel selon les bouthanais qui le décomposent en 9 aspects fondamentaux : bien-être psychologique, santé, éducation, temps de loisirs, diversité culturelle, gouvernance, vitalité de la vie démocratique, la salubrité environnementale et niveau de vie. Voilà des défis qui s’imposent bel et bien à nous autres béninois, gouvernants et citoyens. Premièrement, est-ce que les béninois recherchent le bonheur ? Malgré les problèmes qui les accablent, ils gardent une certaine joie de vivre qui ne suffit pas à dissimuler les impératifs du quotidien. A la question  » On dit quoi au nord ?  » lancée par sa soeur, un jeune béninois à répondu  » On dit que les finances sont à l’ouest donc on regarde vers l’est si une opportunité se dessine, auquel cas on risque de foncer plein sud dans la galère  » . Assez éloquent. Mais ce qui nous séduirait dans la notion de bonheur à la bouthanaise, c’est la simplicité des objectifs et leur accessibilité grâce aux ressources morales, humaines et matérielles internes.

4. Oui nous le pouvons ! Les 9 aspects du bien être sont en fait très relatifs au respect de la chose publique, à la gouvernance positive, à la prévision, à l’utilisation rationnelle des ressources et à la production. On se rendra également compte que l’un des tous premiers goulots d’étranglement de notre politique de développement reste la prise en compte du secteur informel. Au Bénin nous avons des citoyens informels (sans acte de naissance ni document administratif), des électeurs informels (ne revenons plus sur les sujets qui fâchent), des administrations informelles (sans bureaux, sans contacts avec le public, sans reddition de comptes) mais surtout une économie informelle. En réalité, depuis 50 ans, le Bénin se saigne lui même en ne vivant que sur 1/5ème de ses possibiltés puisque 80% des habitants sont dans l’informel. Cela pose deux problèmes : la mobilisation des ressources par l’Etat et en retour la fourniture d’équipements collectifs et de sécurité(s) pour les populations. En clair, tant que nous n’irons pas les uns (administration) vers les autres (commerçants, artisans etc) pour un contrat d’insertion, de confiance et de redistribution équitable dans une logique de bonne gouvernance, nous freinerons le développement.

5. Puisque le gouvernement s’installe et le parlement aussi, qu’il nous soit permis de suggérer quelques pistes de solutions. En quelques sortes les grandes aspirations du profane globaliste, que les techniciens sauront affiner :

-modernisation de l’administration

-grande campagne d’identification de la population (une interconnexion des processus RAVEC et LEPI et du RGPH)

-intensification des procédures de contrôle administratif et financier au sein des structures étatiques

-promotion de la culture et encouragement véritable à la consommation locale

-prise en charge des questions foncières, hydrauliques et environnementales

-investissement massif dans la santé, l’éducation et la formation civique des jeunes.

-facilitation de la création d’entreprises et surtout de moyennes industries et mécanismes de garanties (coopératives en milieu rural, financières pour les entrepreneurs)

Vraiment rien de révolutionnaire, certainement du déjà vu et entendu. Simplement nous devrons nous serrer les coudes pour finir par le faire. A l’instar du Bouthan qui depuis 1972 à fait sa révolution tranquille et s’appuie sur des solides acquis qui le rendent très indépendant et qui l’aident à progresser. La recherche du Bonheur c’est avant tout du labeur pour nous tous.

Lionel Kpenou-Chobli

https://lionelchobli.wordpress.com

Les Béninois et le Bonheur Intérieur Brut

4 réflexions sur “Les Béninois et le Bonheur Intérieur Brut

  1. issa kpara dit :

    A la lecture de cette magistrale cogitation à 27 ans seulement, nul doute qu’il n’y a aucun souci à se faire quant à la qualité des têtes pensantes de la relève. Les aînés, comme on nous désigne d’une équivoque déférence, ont tenté, avec une volonté et une conviction certes variables, de frayer les voies de l’avenir, pour des résultats peu reluisants, en témoigne votre accablant diagnostic.
    Malgré les brûlures de l’histoire et tant d’espoirs décapités, je reste obstinément volontariste: je crois encore en l’efficience d’une gouvernance probe, capable de mobiliser des majorités significatives sur un engagement citoyen basique pour la salubrité publique. Vous en donnez quelques repères en indiquant si bien qu’on innove en rien. Comment revenir à ce legs de l’administration coloniale(eh! oui,) – dont nous ne sommes pourtant pas nostalgiques – et l’immédiat post-indépendance où l’agent public s’acquittait consciencieusement de sa tâche, sans contrainte ni d’autre rémunération que son salaire contractuel? Jean-Paul N’Goupandé, si ses essais vous tentent, nous en dit long sur ces questions, le service postal par exemple. La gesticulation actuelle sur la santé publique et la sûreté de l’environnement ignore sans doute les contrôles sanitaires draconiens qui s’effectuaient jadis dans les maisons, les survols aériens de démoustication, l’accueil courtois dans les hôpitaux, à tous guichets,… et même, plus près encore dans les dures années de la Révolution, les samedis de « salubrité collective » (nettoyage obligatoire des espaces publics), etc, etc.
    Le sujet est immense. Que chacun fasse son travail, avec dévouement, et le progrès est assuré. L’Occident ne fait rien de plus…pour nous dominer.
    Merci infiniment, Lionel!

  2. Merci cher Doyen d’avoir pris un peu de votre temps pour réagir à notre reflexion.

    La réalité se trouve surtout et avant tout dans votre conclusion : la nécessité pour chacun et pour tous de travailler d’arrache-pied pour refaire notre retard, non par rapport aux autres mais par rapport à nous mêmes et à nos échecs tout un cinquantenaire durant.

    Ayant eu la chance de croiser quelquefois Mr Ngoupandé dans les dédales du métro parisien ou dans quelques réunion publiques, j’ai pu parcourir par la suite ses écrits. On peut le considérer avec Charles Koffi Diby comme l’un de ceux qui s’emploient à bousculer le management des services publics en Afrique et qui ne se cachent pas derrière le manque de capital financier pour excuser un certain nombre de dérives.

    L’homme, l’agent public reste le centre et le vecteur du changement.

    Le débat de la salubrité nous interpelle particulièrement car dans 2 ans à peine, nos autorités centrales et détcentralisées,  » fêteront  » les dix ans de la décentralisation. Colloques, foras et animations nous seront proposées sans qu’on fasse un bilan et qu’on s’offre des solutions pour l’avenir. Avec les moyens de l’intelligence, de la volonté et de la plannification (abondamment disponibles), aucune collectivité n’a pu gagner le combat de la salubrité publique.

    Comment dans ce cas attirer des investisseurs, assoir un développement économique durable, aménager le territoire, améliorer la santé ?

    1. Vous auriez pu vous épargner la tonalité discourtoise de ce message.

      Pour votre gouverne le Benin était bel et bien 161eme pour le classement Idh en 2009.

      Or quand l’on fait une comparaison, elle s’exerce sur le base des chiffres disponibles pour une même année ou exercice budgétaire en ce qui concerne les Etats.

      Il me semble par ailleurs que l’article ne s’arrête pas et ne s’appuie pas uniquement sur ces chiffres comme outils d’analyse, de comparaison et de démonstration.

      Merci.

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